La dimension éthique du numérique : entretien avec Laure Kaltenbach

 



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Think tank sur les relations entre innovation, culture et économie et initiateur de rencontres internationales pluridisciplinaires sur ces thématiques, le Forum d'Avignon  se donne également pour mission de défendre les droits de l'homme numérique. Avant la prochaine édition qui se déroulera à Bordeaux les 31 mars et 1er avril prochains, nous revenons sur ces sujets avec Laure Kaltenbach , sa directrice.

Pouvez-vous nous présenter le Forum d'Avignon en quelques mots ? 

Le Forum d'Avignon, c'est d'abord un laboratoire d'idées qui travaille sur les liens entre culture, innovation et économie, autour de 3 axes : l'innovation numérique, les modèles économiques et la fiscalité et enfin l'attractivité des territoires et les villes intelligentes. 
 

"Créer des liens entre culture, innovation et économie"



La mission du Forum consiste également en l'organisation de rencontres internationales, de grands débats où une quarantaine de nationalités sont représentées : 1/4 d'artistes, 1/4 d'entrepreneurs, 1/4 de personnalités politiques et 1/4 d'étudiants universitaires qui viennent dialoguer sur ces liens que l'on souhaite féconds entre la culture, l'économie et l'innovation. 

Qu'est-ce qui vous a conduit à créer ce Forum ? 

C'est une aventure collective, sur un « scénario » original de Renaud Donnedieu de Vabres lorsqu’il était ministre de la Culture et de la Communication. Nous sommes en fin 2006, début 2007, la France vient de ratifier, avec d’autres pays, la convention sur la diversité culturelle. Plusieurs personnalités - que j'appelle le "canal historique" ! - qui deviendront les membres du Conseil d’Administration se sont réunies et l’idée à germé de faire se rapprocher des mondes qui n’avaient que peu d’occasions – et pas de lieu dédié – de se rencontrer : culture et économie. C'est comme ça qu'est né le Forum. La Présidence française de l’Union européenne au deuxième semestre 2008 nous a donné l’occasion de transformer l’idée en manifestation à vocation européenne et internationale. 
 

"Rapprocher des mondes qui n'avaient que peu d'occasions de se rencontrer"



Après une première édition où nous avons constaté avec joie que l'énergie pluridisciplinaire, multi-sectorielle et internationale dégagée par les participants et intervenants fonctionnait, nous avons souhaité étayer ces liens entre culture, économie et numérique, et analyser les enjeux sous un angle à la fois artistique, entrepreneurial et social. 

Petit à petit, le laboratoire d’idées est né et s’est structuré, grâce aux partenaires et notamment à nos partenaires études (en particulier Ernst & Young, L’Atelier BNP Paribas et Kurt Salmon). Aujourd’hui nous avons publié plus de 35 études internationales, animons 20 groupes de travail et 20 débats par an en dehors des rencontres internationales sur les 3 domaines évoqués précédemment. 

Cette aventure nous a permis d’organiser, en 8 ans, 12 éditions internationales : 6 en Avignon, une à Paris, 4 en Allemagne dans la Ruhr et une en Espagne à Bilbao. 

Vous avez participé, en tant que grand témoin, à un atelier du Digital Society Forum, le 5 mai dernier, au Numa, à Paris, autour de la vie privée à l'ère numérique  où vous avez insisté d'ailleurs sur l'aspect éthique et pas seulement technique de nos données personnelles. Qu'avez-vous retenu de ces échanges lors de cette soirée ? 

J'ai beaucoup aimé l'énergie qui se dégageait de cette session ainsi que la qualité d'écoute. Les gens venaient d'horizons, d'âges et de lieux différents et il régnait une empathie qui était palpable quand on circulait entre les groupes. C’est une grande force que d’arriver à conjuguer de la sorte les talents ! 
 

"J'ai ressenti une vraie envie de construire un futur commun"



Ce qui m'a paru également formidable, c'est de ressentir cette vraie envie de construire un futur commun. Se dire qu'à cette notion gigantesque et protéiforme qu'est le numérique, chacun souhaite y apporter sa pierre mais toujours en gardant une dimension commune. Le débat est parfois caricatural sur ces sujets entre les tenants - légèrement fanatiques ! - d’une « technologie libératrice et progressiste » et les inquiets - a priori - du changement. Or le Digital Society Forum permet une approche réfléchie, de prendre du recul sur ce qui nous unit dans une société numérique. 

Par ailleurs, et c’était très appréciable à observer pour le think tank du Forum d’Avignon, cela a particulièrement fait écho aux travaux que nous menons sur la dimension éthique du numérique qui nécessite urgemment une prise de conscience collective. Notre conviction est que pour que nous puissions collectivement continuer à développer le business, nous avons besoin d'y mettre du sens. Ce XXIème siècle nous le montre chaque jour : la question du sens va bien au delà de la question du rôle des entreprises et de leur dimension sociale. Il s'agit aussi de toutes les questions éthiques posées par le numérique et les données. Il semble clair aujourd'hui que la technologie seule ne pourra pas y répondre. La règlementation qui, par essence, ne fait que suivre la technologie et les usages, ne peut pas non plus y répondre seule. On voit bien qu'il manque une brique. Cette brique est un mélange de responsabilité et d'éthique dans un triptyque qui implique les entreprises, les Etats et la société civile. Et j'ai trouvé que c'était justement très heureux de pouvoir appréhender concrètement cette dimension lors de cet atelier du Digital Society Forum. 




On retrouve d'ailleurs ces enjeux dans l'initiative que vous avez portée pour une Déclaration préliminaire des droits de l'homme numérique . Quel a été l'accueil de cette déclaration par les pouvoirs publics qui élaborent justement, en ce moment, une loi pour une République Numérique ? 

C'est toute la beauté de l'exercice d'un think tank ! Notre force est que nous avons des partenaires de tous horizons. Quand nous nous sommes posé la question de porter ces questions de responsabilité éthique des données, nous n’avons pas réfléchi en nous disant au départ que nous allions défendre les intérêts de telle ou tel. Nous avons commencé à travailler sur ces sujets il y a quatre ou cinq ans, époque où la question de la data était une notion floue pour beaucoup. C'est un champ qui n'est plus nouveau maintenant mais les termes du débat, les enjeux, les interactions sont loin d'être maîtrisés. 
 

"Nos données personnelles, notamment culturelles, nous définissent avec une précision redoutable !"



Notre approche a consisté à comparer nos données à notre « ADN », une sorte d’ADN numérique, en faisant le parallèle avec la déclaration universelle de 1997 sur la bioéthique et le génome humain. En effet nos données personnelles, notamment culturelles, nous définissent avec une précision redoutable ! Nous avons réuni et écouté plus de 100 personnes (philosophes, artistes, entrepreneurs, avocats pour rédiger 8 articles en 8 langues d’une déclaration préliminaire des droits de l’homme numérique (disponible sur www.ddhn.org), publiée à l’occasion du Forum d’Avignon 100% data de septembre 2014. Cette première étape, pour laquelle nous avions eu le soutien de l’Unesco, nous a ensuite permis de diffuser ces travaux aux parlementaires et commissaires européens mais aussi de les présenter aux autorités françaises, marocaines et belges. Aujourd’hui le travail sur une charte suit son cours au niveau européen et nombreuses sont les entreprises qui proposent leur propre charte. 

Le combat est loin d’être achevé car il nous semble que les acteurs doivent tous se mettre autour de la table : Etats, entreprises et société civile. Nous sommes à une époque où il faut des symboles et partir de principes communs forts ! Nous souhaitons ardemment que les instances européennes et internationales s’emparent de ce sujet éthique urgemment ! Le transhumanisme est à portée de clavier. Qu’attendons-nous ?! 

Nous savons bien que les travaux des chercheurs comme des think tank mettent plusieurs années à émerger. Nous pouvons faire un parallèle avec un sujet cher au Forum (NDLR : les liens culture et économie ont fondé le forum) qui est dorénavant porté par tous et notamment les politiques : le rôle de la culture et de l'industrie créative dans l'économie (cf dernière étude d’EY ). 

Notre démarche, à l’époque en 2007/2008, a été de parler le même langage que les dirigeants (et notamment les indicateurs quantitatifs : chiffre d'affaires, point de PIB et emploi), sans pour autant réduire la culture à sa seule dimension économique ! Au contraire, c’est la triple nature (artistique, économique et sociale) de la culture qu’il est essentiel d’articuler ! 

De la même façon qu'on parle chiffre et business lorsqu'on travaille sur la responsabilité sociétale des entreprises ... 

Exactement. Il ne faut pas y voir malice. Mais pour faire émerger un sujet, il faut trouver les bons axes. 

Il y a une dimension de principe éthique et de responsabilité qui va largement au delà de la question technologique. La Déclaration préliminaire des droits de l'homme numérique a pour but de marquer les esprits dans ce sens. Après la seconde guerre mondiale, en 1948, le crédo – bien légitime - était "plus jamais ça" et les Etats ont rédigé ce texte magnifique. En 1997, les Etats et les entreprises se sont mis ensemble en se disant : « réparer l'humain est une promesse formidable mais nous ne pouvons pas faire n'importe quoi car on touche au génome humain », c'est un événement fondamental de la fin du XXème siècle. 
 

"L'Europe pourrait être leader sur la question des données numériques"



Au Forum, notre conviction est que nous sommes à un moment crucial : il ne s’agit plus seulement de mettre Etats et entreprises autour de la table, mais d’associer la société civile pour que tous ensemble – au niveau international - travaillent sur ces questions de données numériques et produisent un texte symbolique fort. L’Europe pourrait être leader sur ce thème ! Un texte court, symbolique et merveilleusement écrit ! Nous regorgeons d’artistes, d’écrivains, de philosophes et d’ingénieurs talentueux ! 




Justement, les prochains travaux seront à Bordeaux, après plusieurs années en Avignon et une année à Paris, pour ce qui concerne la France. Pourquoi avoir choisi Bordeaux cette année ? 

Le Forum d’Avignon est itinérant depuis plusieurs années avec nos éditions en Allemagne, en Espagne et à Paris comme vous le mentionnez. Nous avons choisi Bordeaux parce que c'est une ville qui porte non seulement haut les couleurs de la culture, mais qui développe également les différentes dimensions d'attractivité culturelle des territoires. 
 

"Entreprendre la Culture"



Par ailleurs, les relations culture, économie et innovation se retrouvent à travers les multiples projets et réseaux entrepreneuriaux et universitaires de Bordeaux et sa région (French Tech, lieux culturels, écoles et universités, Darwin, la cité du vin, …), très proches des valeurs du Forum. Et Bordeaux nous a ouvert grand les bras pour accueillir les rencontres du 31 mars et 1er avril ! Nous avons rencontré beaucoup d'enthousiasme à la fois des pouvoirs publics, des entreprises et des étudiants pour porter ces débats sur le rôle de la filière culturelle et créative et de sa porosité avec les autres secteurs économiques. « Entreprendre la culture » est le thème du Forum 2016. Pour que l’aventure collective perdure ! 

> Le site du Forum d'Avignon  

 

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